J’aurais aimé me souvenir, mais ma mémoire me fait défaut.
DÉFLAGRATION
Je m’appelle Camille. En 2018, 6 jours après l’anniversaire de mes 25 ans, ma sœur Juliette est morte. Dans la nuit du 6 au 7 septembre, par défenestration. Depuis ce jour, je n’ai eu de cesse de vouloir intimement porter nos histoires emmêlées au plateau. Mais il me semblait inimaginable de pouvoir le faire. Je ne voulais absolument pas user du drame que j’avais vécu pour en faire un spectacle. Quelle impudeur. Comment peut-on décemment SE SERVIR de la plus immense déflagration de sa vie pour créer ? Comment peut-on UTILISER ces chocs et en faire une nourriture artistique ? Et comment ne pas trahir l’être perdu ? Comment réussir à écrire POUR et non pas SUR ? Cinq longues années se sont écoulées. Cinq ans qui me sépare du reste de ma vie. Cinq années de deuil, qui ne sont que le commencement du reste de mon existence à porter la disparition de ma sœur. Cinq années qui me semblent de plus en plus effacer ma mémoire de Juliette. Je ne me reconnais dans aucune représentation du deuil. Ni dans les représentations que nous propose la société, ni dans les représentations que nous proposent les œuvres.
INTENTION
Il s’agit de faire entendre par l’intime d’autres récits sur le deuil, mais aussi de donner à voir ce personnage qui a traversé une enquête policière et prosaïque d’abord, sans réponse aucune, et qui a continué à chercher d’autres voies de compréhension pour se révéler à une conscience politique. Elle cherche des réponses et n’en trouve aucune de satisfaisante, c’est une énigme… or on cherche du sens, on a besoin de réponses. Au travers de cette quête un sens nouveau apparait, l’intime devient politique et une manière de rendre justice. Le récit de ce choc, de cette histoire n’est pas à lire uniquement par le prisme d’une histoire singulière mais à analyser dans une société qui produit de la violence. Cette déflagration a déclenché la politisation du personnage. L’enquête policière et la procédure juridique suivant la mort se sont entremêlées à une enquête intime. Le monde du militantisme s’est ouvert et a permis une réponse politique aux causes de la mort. En filigrane de la vie du personnage il y a les oppressions sexistes, les abus sexuels, les injonctions d’une construction patriarcale, les violences systémiques liées au genre… ce sera finalement la mort de sa soeur, dont le parcours est lui aussi jonché de violences qui provoquera un déséquilibre abyssal dont la seule réponse valable sera un féminisme radical qui légitimera enfin sa colère sourde. Aussi il s’agira de tisser dans le texte comme deux fils rouges dramaturgiques, les deux enquêtes en parallèle, comme une trame de fond, faisant avancer le personnage vers une résolution qui permettra peut-être une réconciliation intime et une révolte sociétale. Le spectacle se construirait de tableaux successifs comme autant de pièces d’un puzzle morcelé mettant en lumière le mécanisme de la mémoire, du souvenir. Les réminiscences surgissent, s’éclatent comme un kaléidoscope. Nous plongerons et virevolterons entre les différents tableaux semblables à des numéros d’équilibriste jonglant entre l’intime de la perte et le politique du militantisme. Nous donnerons à voir le parcours intime et politique du personnage face aux prescriptions sociales du deuil mais aussi de l’absence, du manque. La mort produit la disparition. Ce qui existait jusque-là disparait. Nos premières ébauches au plateau ont révélé l’apparition d’un code de jeu se rapprochant du burlesque. Ce qui construit un rythme, une langue, une corporalité et une distance, une drôlerie qui permettra à l’assemblé de recevoir ce qui est dit ni sous l’angle de la thérapie ni sous le prisme d’un pamphlet féministe moralisateur. En effet, plusieurs figures sont convoquées: une commissaire revêche, un psychologue plein d’emphase, une avocate ripoux, un juge sous anti-dépresseur, et Super Camille dont le rôle est de sauver tout le monde!
Compagnie Des Passages
Ecriture Camille Radix, Wilma Lévy
Dramaturgie Jennifer Lauro
Mise en scène Wilma Lévy
Interprétation Camille Radix
Regard chorégraphique Elisabetta Guttuso

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